le battement d'ailes des sloppers
Depuis quelques années, j’interviens dans une prestigieuse école d’ingénieur (booster d’égo) : c’est une majeure entrepreneuriale, c’est-à-dire que les étudiants doivent monter un projet d’entreprise autour d’un produit ou service. Mon intervention dure 3h environ et mon job c’est de les bousculer un peu sur la notion de prototype et comment, avec les outils actuels, il n’est pas admissible de ne pas avoir un MVP rapidement. Autant vous dire que le contenu a fortement évolué ces dernières années, d’abord très orienté no/low code et ensuite fortement IA-isé. A ma grande surprise, lors de la dernière session il y a un peu plus de 6 mois, j’ai pu les épater avec un produit comme v0 / Lovable. J’ai pris un des projets au hasard (une sorte de marketplace pour musicien), demandé les specs à l’étudiant et lancé v0 dessus pendant que je faisais l’intro de mon intervention. En 7 min, son projet était prêt, mille fois plus abouti que ce qu’il avait jusque là, bien aidé par ses excellentes spécifications. Là, j’ai eu le silence, sauf auprès des 2 ou 3 avertis qui connaissaient v0, et toute l’attention de la salle.
“c’est génial, ça écrit tout seul, mais on va lire quand même ce qui a été produit”
J’ai pu y aller des précautions d’usage : je n’avais jamais vu une app sortir en 0 shot sans problèmes fonctionnels et/ou ou techniques, l’application devait certainement avoir avec des petites failles de sécurité, sans beaucoup de personnalité, la landing ressemblait à des milliers d’autres landing avec les mêmes sections, les mêmes positionnements de bouton.
Mais c’était utilisable, montrable, et permettrait de pouvoir valider cette idée de projet très facilement.
Maintenant la question qui tue : que valait ce que je venais de créer ? Avec un coût marginal proche de 0 (quelques euros), ce qui allait faire la valeur de ce projet n’était pas le code logiciel mais l’idée en elle-même et son exécution.
Ce que je venais de faire, c’est produire du “slop”, du jetable. Initialement, ce terme était plutôt destiné à du contenu produit par IA, avec un coût marginal totalement négligeable, des articles de blog générés tous les jours pour le SEO par exemple.
Oui, ce concept s’applique aussi à un logiciel, JETABLE, logiciel que je pourrais reproduire à l’envie sur n’importe quelle idée pour le même prix qu’un burger dans une brasserie notée 4.2 étoiles dans Paris.
PARTIE 1 Le battement d’ailes des sloppers
Reprenons, votre cerveau bloqué sur une problématique métier, problématique que vous maitrisez car c’est votre… métier. “Ce serait chouette si on pouvait faire ça comme ça”. Ni une ni deux, vous sortez votre Iphone, ouvrez Replit / v0 / lovable vous décrivez ce que vous souhaitez faire, faites 2 / 3 allers/retours avec l’IA et boom, vous avez un SaaS qui répond à votre besoin avec tout ce qu’il faut : authentification, administration, rendu plutôt joli (on s’en moque un peu c’est du SaaS B2B, pas une application de designer). Et là l’étincelle jaillit : “j’ai fait cette application en 4 stations de métro, je ne dois pas être le seul à avoir ce problème, JE PEUX LA VENDRE”. Votre agent de code vous a devancé et vous propose d’ajouter justement un module de paiement Stripe. A vous la richesse, vous êtes le nouveau Benioff.
Oui, c’est vrai. C’est parti, vous êtes maintenant solopreneur, et vous allez la commercialiser cette application !
Au même moment, à Limoges, Patrick, un de vos confrères que vous n’avez jamais rencontré et que vous ne rencontrez jamais, à la même idée. Il est pas c*n Patrick, il connait aussi les outils d’IA et c’est parti. Son application ressemble un peu à la vôtre, sa landing aussi, même radius des boutons, même parcours de création de compte, même funnel de vente. Patrick est déjà allé un peu plus loin, il sait automatiser de la production de contenu, et commence à arroser Linkedin de posts faits à l’IA pour parler de son produit. Et comme il a eu un micro à Noel, une bonne webcam, la chaine Youtube est créée dans la foulée.

Patrick en train de coder son SaaS
Au même moment, à Tadoussac au Quebec, Charles a la même idée, même processus. presque la même application, mais il s’y connait un peu plus et a préparé le lancement de son produit sur product hunt ainsi que sur les stores Apple et Android.
De même que Lydia en Argentine, Paolo au Portugal et Xing en Chine.
C’est bon j’arrête là vous avez compris.
Tout se passe pour le mieux pour vous , vous achetez des add words pour être en tête des ventes et être le premier devant l’application de Patrick, Charles et les autres. Vous avez ajouté une fonctionnalité IA, en demandant à votre agent de code d’intégrer un appel à l’api d’OpenAI, mais Charles et Paolo ont eu la même idée. Vous commencez à avoir vos premiers utilisateurs, et évidemment arrivent les premiers bugs, les premières remontées que vous prenez en compte. Votre agent de code commence à être moins bon, “Mais pourquoi il ne change pas ce p*tain de bouton ??” Et ça commence à vous prendre beaucoup de temps pour quelques dizaines d’euros de revenus (d’ailleurs comment les déclarer au Fisc ??), et puis finalement, une nouvelle idée d’application jaillit. C’était facile la première fois et vous allez pouvoir facilement en lancer une autre, et surtout ne pas commettre les mêmes erreurs( tout comme Charles, Patrick et les autres).
Mais maintenant laissez moi vous parler de Jenna.
Jenna est développeuse dans l’Oregon. Elle, c’est son métier de développer des applications et ce que vous avez fait en 2h, elle, elle est capable de mettre 15 agents de code meilleurs que celui que vous avez utilisé en batterie. Jenna, elle peut produire du SaaS à la volée, en série, comme Ford et ses équipes l’avait fait avec sa T. Elle connaît product hunt, les règles de publications sur les stores, elle va vite, mais ses applications, vu le volume qu’elle produit, souffrent des mêmes problèmes que les vôtres : bug, maintenance paresseuse, ennui de l’idée.
Ce n’ est pas un battement d’aile de papillon mais ça y ressemble, et ce n’est pas un ouragan mais le tsunami des SaaS B2B IA Slop qui arrive
Maintenant, changeons d’angle.
Toutes ces applications se retrouvent sur les stores, en première page de Google, et inondent votre fil LinkedIn avec des posts qui n’apportent absolument rien écrits par un ado attardé (chatgpt) repérable facilement avec son ratio de 4 emojis par paragraphe (🚀)
Comment va faire l’utilisateur chef d’entreprise, patron de 5 salariés pour choisir sa petite application de gestion de congés adaptée à son secteur (garage automobile indépendant) ?
Il doit choisir parmi des dizaines qui proposent peu ou prou la même chose ! Lui ce qu’il veut c’est un truc qui marche, et qu’il ne va pas devoir changer dans 3 mois parce que le développeur de l’application a dit “flemme” lorsqu’il a fallu traiter le problème du token csrf et a préféré clôturer l’application.
Car c’est là l’anatomie même du SaaS Slop : dans le meilleur des cas un besoin métier concrétisé à la volée par un Sachant métier, dans le pire des cas ce sont des “wrappers” glorifiés, de simples coquilles vides posées sur les API d’OpenAI ou de Stripe. Le code généré à la volée est un plat de spaghettis immaintenable. Dès que le premier bug complexe survient, le “slopper” préférera toujours générer un nouveau SaaS de zéro plutôt que de passer 3 heures à débugger l’ancien. C’est l’obsolescence programmée par l’ennui.
Les plateformes, les stores, LinkedIn vont déborder d’applications comme celles-ci. Comment réagir ? Quelle stratégie adopter ? Que vaut tinder si 50% des profils féminins sont des bots ? L’ensemble va devenir totalement illisible, et de facto, perdre toute valeur. Tout n’est que question de signal sur bruit. Si le signal (la bonne application) est noyé dans le bruit (les 100taines de clones), comment procéder ? Comment lever la main et dire “et je suis là” au-dessus du brouillard et de la mêlée ?
Et attendez, le pire n’est pas que le brouillard ou le bruit soit dense, c’est que ce brouillard devient une arme.
PARTIE 2 “Weaponized Noise”
“Une arme ? Mais vous y allez un peu fort mon p’tit monsieur”
Nous retrouvons Patrick, qui se rend compte que votre SaaS commence à percer, que le sien est en page 2 de Google et que sa chaîne Youtube ne décolle pas. Patrick vous en veut un peu, et vous identifie comme votre concurrent numéro 1. Patrick a une idée, tout simple, belle et efficace : il va vous plonger dans le brouillard. Comment ? En créant pour quelques petites dizaine d’euros, des clones de votre produit. Des clones imparfaits certes, mais qui vont squatter votre SEO et vos mots-clefs. Patrick vous a ramené dans le brouillard. Quand 500 outils se revendiquent tous “IA générative pour la gestion RH”, le terme devient vide de sens. Votre prospect ne sait même plus quoi chercher. C’est une forme de brouillage cognitif qui va au-delà du bruit, ça détruit les catégories mentales qui permettent de comparer.
Sans compter un autre aspect : la fausse traction automatisée. Patrick équipe ses clones de des tableaux de bord avec de fausses métriques (“10 000 utilisateurs”, “4.8/5 étoiles”), des case studies inventés, des logos de clients fictifs. L’IA générative rend la fabrication de social proof quasi-gratuite. Et ça, c’est directement une arme contre vous — pas juste du bruit ambiant mais une tromperie active dirigée vers vos prospects.
Au-delà de vous mettre dans le brouillard, cette attaque a un effet sur vos prospects. Si ceux-ci voient 150 clones de votre produit slop qui duplique votre fonctionnalité premium (ou sa promesse), votre innovation devient instantanément une commodité “cheap”, et ça, que votre produit soit bien plus performant ou non. Votre avantage concurrentiel, votre “moat” est détruit. Votre prospect ? Il ira très certainement chez Microsoft ou chez un autre éditeur qui jouit d’une respectabilité certaine. En 2026, une Renault c’est moins fancy qu’une BYD, mais vous savez ce que vous achetez et où vous allez. Je crois même que ce phénomène s’appelle le “flight to safety” en finance et la Prime à la Réputation en communication. Face à des produits à l’image brouillée, le prospect ira naturellement vers celui qui offre le plus de confiance.
La respectabilité, l’image de marque, c’est aussi ça l’enjeu de l’IA slop.
Vous vous souvenez de votre fil LinkedIn il y a 2/3 ans ? La différence avec maintenant ? Des milliers de posts générés par l’ado IA dont je parlais plus haut. Du slop et encore du slop.
Vous êtes chef d’entreprise et vous cherchez un expert IA, lequel choisir sur LinkedIn ? Il y en a des milliers ! Des clones, qui vous abreuvent de posts du type “OpenAI vient de sortir la killer feature qui vient de tuer des milliers de start-up” ou encore “je vous aide à scaler votre business grâce à l’IA et faire *20 sur votre CA”. L’expert qui pourrait réellement booster votre CA, sera noyé dans le flow des wannabes, anciens experts en blockchain ou jeunes diplômés d’école de commerce en t-shirt. Comment se démarquer ? La solution n’est pas évidente et notre expert se retrouve dans une course au contenu, dans laquelle le “winner takes all” comme sur OnlyFans.
Mais alors que faire ? Toute bonne idée de produit logiciel est condamnée ? Un slop est forcément voué à l’échec ?
Pas forcément, je pense que nous allons voir des techniques de slopping (mot inventé que je vais déposer de ce pas) professionnelle: l’hyper-niche : générer des milliers de variantes ultra-locales (par exemple un outil pour toiletteur canin au Québec fait par Charles) pour ramasser des miettes de MRR qui, additionnées, peuvent fournir un complément de revenu. l’aspirateur à data: le SaaS gratuit généré par IA dont le seul but est de siphonner des emails B2B pour les revendre ou les utiliser sur le produit principal le pray and Pray : Au lieu de passer six mois à chercher une idée de produit (Product-Market Fit), demander à un groupe d’agents de coder et lancer 50 mini-SaaS, observer les métriques, et identifier LE SaaS sur lequel investir

Patrick prépare le lancement de son 8ème SaaS sur Product Hunt
Partie 3 Survivre au slop chaos
Bon, le tableau est un peu sombre. Si votre code vaut le prix d’un mauvais burger et que Patrick, Charles ou Jenna peuvent inonder votre marché de clones en un week-end, on fait quoi ? On abandonne les logiciels pour ouvrir une crêperie en Bretagne ? (surtout que la crêperie en Bretagne, c’est aussi une sorte de slop)
Si la valeur n’est plus dans la ligne de code, c’est qu’elle s’est déplacée ailleurs. Puisque le code est devenu une munition jetable, il va falloir construire de nouvelles douves (vos fameux moats) que l’on ne peut pas prompter facilement. La friction légale est un bon moyen de se protéger des sloppers. Screener un CV avec une IA générative ? Hyper simple. En revanche, intégrer les obligations RGPD, l’IA Act, les collectes de consentement, et surtout l’équipe légale de votre client, c’est une autre paire de manches. L’IA peut écrire un bout de code à votre place, mais elle ne paiera pas l’amende de la CNIL à votre place en cas de problème. La responsabilité légale et réglementaire devient le bouclier ultime. Les sloppers sont paresseux par nature : ils fuiront la complexité juridique comme la peste.
Pourquoi ne pas imaginer le Label Rouge du code ? Un label AOC délivré par une agence d’audit qui viendront certifier les applications, un macaron sur votre site qui prouve à vos prospects B2B que votre code n’est pas un château de cartes généré par un lycéen au fin fond du Colorado, que vous avez une assurance responsabilité civile professionnelle, et qu’il y a des vrais humains derrière le volant.
Il faut réussir à tirer profit de ce coût marginal à zéro pour tester des idées, mais sans oublier qu’en 2026 l’application n’est plus un produit. Le produit c’est la complexité métier que vous maîtrisez, c’est la confiance que vous inspirez, c’est la relation avec votre client. Le code n’est plus un château, c’est juste un tas de briques, qui en 2026 sont gratuites.
Un produit c’est aussi un emplacement, une histoire, une réputation qui fait que les gens viennent s’y réfugier. Deux châteaux construits avec les mêmes briques n’ont pas la même valeur — l’un est habité depuis 20 ans, l’autre vient d’être sorti de terre ce week-end. Le temps et la présence humaine sont les seuls matériaux que Patrick ne peut pas prompter.
Utilisez ces outils. Pondez vos MVP en 7 minutes. Tirez profit de ce coût marginal à zéro pour tester vos idées sans prendre de risque financier. Mais comprenez bien une chose : l’application n’est plus votre produit.